Pour la sortie de son livre « SOS Culture » le 18 février 2021, Serge Regourd a répondu sans détour à nos questions.

 

La culture française périclite depuis la pandémie. Le titre prémonitoire "S.O.S Culture", écrit avant l'apparition du Covid-19, le rappelle. L’auteur, Serge Regourd, ancien universitaire et président de la Commission Culture du Conseil régional d’Occitanie, dénonce l’effondrement de la politique culturelle, menée successivement par des ministres loin - selon lui - de la trempe d’André Malraux ou Jack Lang. Il souligne les coupes des budgets culturels, reportés d’une année sur l’autre, sans réelle stratégie et l’envahissement des plateformes numériques, remplaçant presque le véritable cinéma. Un livre expliqué dans une interview pour 100 %.

 

S.O.S Culture est étroitement lié à l’actualité, pourtant il a été écrit avant la pandémie. Quel était le but ?

C’est une proposition venant d’un éditeur, dans la mesure où je dirigeais des diplômes de communication et de culture à l’Université. L’éditeur avait proposé le titre « Passion Culture ». J’ai décidé de le nommer « S.O.S Culture ». Je voulais écrire sur la situation culturelle et ce qui doit être une politique culturelle aujourd’hui. Lorsque la pandémie est survenue, tout ce que j’avais observé s’est révélé au grand jour, avec la fermeture des librairies, cinéma, théâtre, etc.

 

Qu’est-ce que vous reprochez au domaine culturel depuis plusieurs années ?

En France, l’héritage culturel est formidable. Le pays s’est bâti sur des bases d’institutions et de choix politiques culturels depuis l’Ancien Régime. Cet héritage n’est plus assumé. Les gouvernants, et en particulier les ministres de la Culture, n’ont plus une idée exacte du but des financements publiques. Le Ministère attribue des subventions publiques sans connaître les évolutions. Depuis la « démocratisation culturelle » d’André Malraux et l’épanouissement de la créativité personnelle de Jack Lang, plus rien n’a été fait.

 

Comme le dit Hannah Arendt dans son livre La Crise de la Culture, pensez-vous que la politique et la culture doivent rester liées ?

C’est le cœur-même de mon propos. Chez beaucoup de professionnels et d’intermittents, la situation sanitaire relève de l'incompréhension totale. Ils n’ont pas fait le rapport avec le choix politique, qui est de juger les activités culturelles comme non-essentielles, alors que d’autres secteurs économiques continuent de tourner. C’était ce qu’on appelait à une époque « un supplément d’âme ».

Selon Hannah Arendt, la culture et la politique « s’entr'appartiennent » : le sort de la culture relève de choix politiques. La culture, comme l’éducation ou les transports, dépendent les uns des autres. Par exemple, les billetteries des grandes scènes rapportent 20 % des recettes et 80 % viennent des subventions publiques. Les acteurs et les politiques doivent y réfléchir.

 

Vous citez André Malraux, « le cinéma est un art mais aussi une industrie »…

Au départ, l’auteur est le seul créateur. Sa création culturelle rentre ensuite dans une régulation économique, avec des vendeurs et des acheteurs. Les deux doivent être interdépendants.

 

Pensez-vous le cinéma trop industrialisé ?

Comme vous l’avez cité, l’industrialisation est dans l’ordre des choses. Le problème est l’objectif de rentabilité. Si une émission est fondée sur une création artistique ou culturelle et qu’elle vise un grand public, c’est une sorte d’industrie. Et c’est cohérent. A l’inverse, si d’entrée de jeu le projet est purement industriel, purement économique, sans part artistique, c’est un autre modèle. Je n’y suis pas favorable.

 

Et dans le cinéma français ?

Beaucoup de films français sont conçus uniquement dans des logiques de profit. Pour de la rentabilité, la création artistique disparaît complètement. Or, la France et l’Europe ont obtenu « l’exception culturelle » face aux Etats-Unis d’Amérique. Aux Etats-Unis, les films sont de la distraction. Les schémas des films hollywoodiens ne demandent pas de réflexion. Chez nous, d’énormes financements publics sont mobilisés pour le cinéma français. Très souvent, même si le scénario est très bon, un acteur de marque doit tourner dans le film. C’est la logique du marketing pour qu’un film puisse voir le jour. Faut-il continuer ainsi ?

 

Où en est le milieu musical ?

Il y a bien évidemment une crise de l’industrie phonographique. De grandes multinationales rachètent les grands festivals, à la base, organisés par des associations et des bénévoles. Cela joue sur la programmation car il faut remplir les salles. La question qui se pose est : l’Etat et les collectivités territoriales doivent-ils continuer à mobiliser de l’argent public pour alimenter des industriels ? C’est un des choix de politique culturelle. En cette période, la ministre de la Culture n’a aucun pouvoir. C’est le Président de la République et le comité scientifique qui dirigent tout.

 

La ministre de la Culture est-elle complètement hors sujet ?

Malheureusement, elle l’est. C’est tout de même très révélateur de son ancien métier. Elle était chroniqueuse dans des émissions de divertissement. Je pense qu’on ne peut pas être un amuseur public puis ministre de la Culture. Cela montre, avec de tels choix, que le gouvernement ne prend pas la culture au sérieux.

 

Les émissions de divertissement anéantissent-elles la réflexion publique ?

Non. Je pense que certaines émissions allient le divertissement et la réflexion, le plaisir et l’enrichissement. Je me suis cultivé grâce à la télévision et la radio. Des émissions et des films d’histoires, qui sont des distractions au départ, m’ont beaucoup plus appris que mes cours d’école. De même, le fictif d’un roman n’a pas de but éducatif mais il nourrit l’imaginaire. L’imaginaire, c’est la représentation du monde. Donc, quelle est la conception de cette représentation du monde ? Voilà un problème politique.

 

Depuis votre arrivée à la Commission Culture du Conseil régional d’Occitanie, avez-vous vu des avancées ?

Je suis très heureux de ce qu’on a pu faire dans la région Occitanie. Bien sûr, le principal financier des cinémas, de Toulouse, par exemple, est l’Etat. Mais les collectivités territoriales sont incontournables, surtout dans l’accueil de films. Hors Île-de-France, l’Occitanie est la première région à accueillir les tournages de film, séries etc. La présidente de la région, Carole Delga, a été très active durant la pandémie. La région a maintenu l’intégralité des subventions et a inventé un fond de secours pour les associations.

 

Comment voyez-vous l’avenir culturel ?

D’abord, avec la montée des GAFA, et des plateformes, une politique précise doit être prise. L’habitude de consommer sur Internet va chambouler le cinéma. Nous devons nous questionner. Et puis avec la montée de l’obscurantisme et de la violence dans les quartiers défavorisés, il faut se demander si la culture ne peut jouer un rôle là-dedans. Peut-elle re-socialiser ceux qui sont en voie de désocialisation ? La culture ne peut tout régler seule mais je suis convaincu que le lien social passe par la culture, dès le plus jeune âge. Le fait d’aller au cinéma, de pratiquer une activité artistique est fondamental. Une société bien régulée doit réintroduire la culture, partout.

 

Propos recueillis par Eléonore Ester

Photo : Occupation du Théâtre de la Cité à Toulouse.

SOS CULTURE aux éditions Indigène, écrit par Serge Regourd